Kyrgyzstan toujours.
13-16 août

Nous descendons au Sud-Est du lac et prenons campement à Karakol. Le temps est au bord de la crise de nerf, orages, pluies diluviennes comme on en avait déjà vu à Almaty (on s'était demande pourquoi leurs caniveaux étaient si larges et profonds, on a vite compris). Le Kyrgyzstan est surtout composé de massifs montagneux, regardez donc sur une carte du relief, et les changements de climat soudains sont quand même justifiés.
Après avoir attendu deux journées sous notre tente que la pluie se calme, Guillaume est vraiment décidé à partir pour un trek de 4 jours. Malgré ma flagrante somatisation devant l'épreuve qui m'attend (ho non chéri, je suis malade, je ne sais pas si je pourrai...), malgré le mal de ventre et tout le tintouin, finalement OUI! je franchis ma peur de l'altitude et du froid (parce que pas spécialement équipée version hiver), et telle que vous me voyez, j'ai grimpé à presque 3900 mètres d'altitude! (fière comme une huitre sauvage)

1er jour :
Nous prenons le bus jusqu'à l'entrée du Parc National (payant, mais pas trop), avec un camarade Anglais, David, qui a décidé de nous accompagner. Le chemin est carrossable, facile, on remonte doucement la vallée de la rivière Karakol sous une modeste et alternative pluie. La boue est de mise dès que le bitume quitte nos semelles. On traverse un village, puis la civilisation s'étiole. On croisera tout le long de notre parcours quelques cavaliers Kyrgyzes, visage asiatique assez bronzé, chapeau traditionnel pour les vieux, casquette ou bonnet pour les plus jeunes, bottes noires et cravache souple dans la main droite.
Au bout d'une longue journée de marche, nous arrivons au point de campement indique sur la carte. Montage de la tente, bouillage de l'eau pour les pâtes, nous sommes déjà bien organises à ce niveau-la. Juste avant que la nuit ne soit totale, une jeep arrivant de nulle part entre dans notre champ de vision avec fracas. Elle avance lentement, puis prend un élan pour traverser la rivière puissamment en crue. Chaque campeur (nous ne sommes pas les seuls à faire les idiots en montagne) pense "quel sorte de corniaud prendrait sa voiture à la tombée de la nuit sur un chemin de montagne inondé par les crues?". La voiture s'arrête en plein milieu de l'eau, les phares avant s'éteignent. Je m'approche, mais comptez pas sur moi pour pousser votre 4x4 avec les pieds dans le torrent, no way! Broum ! ça redémarre en marche arrière, repart avec plus de force en marche avant, franchit le monticule de roches accumulées par le courant, hop! sort de l'eau et s'arrête, un pneu encore à moitié dedans.
Un gros type costaud sort du 4x4 en même temps qu'un souffle de musique techno-dance. Vêtements camouflage militaire, c'est juste le garde-champêtre du parc, il vient relever les tentes et faire payer l'emplacement, normal quoi.
On paye notre dû et pis on va se coucher.

2ème jour :
La pluie et l'humidité sont toujours de mise ce matin. Petit déj'. Je mets malencontreusement un pied dans la rivière en allant chercher de l'eau, pas sûre que ça porte bonheur...
L'ascension commence vraiment aujourd'hui. On traverse la fameuse rivière en crue (le pont de bois est toujours là) et on se noie un moment dans une forêt dense, sapins très fins et hauts, troncs couchés, herbes diverses et inconnues, boue, mais pas de moustiques tiens... ça change de l'Altaï. David est un habitué du truc, il caracole devant avec son pauvre sac à dos pourri, rien n'a l'air de le déranger. On est a 2500 mètres d'altitude à peu prés, il reste 1000 mètres de dénivelé à monter avant le prochain campement.
Mon souffle commence gentiment à me rappeler qu'il n'a pas l'habitude de fournir de si grands efforts. Je pense à Louise-Marie qui fait des trucs comme ça tous les étés et je me dis "mais comment?". On croise des gens bien emmitouflés qui redescendent, l'air blasé par les constantes pluies. Ils en ont marre ; certains groupes n'ont pas pu monter au col (qui est donc à 3900m.) car il y avait trop de neige et aucune visibilité. Aïe! j'aime pas ça...
Lorsque nous atteignons un petit étang mignon, le soleil soudain resplendit. Ho joie! beauté! On en profite pour faire une pause pain-fromage-thé (hé! je marche avec un Anglais et un demi Anglais, quand même). Je m'éclipse même un instant pour faire une petite toilette dans l'eau glacée, et à mon retour, la pluie a déjà refait son entrée sur scène, comme dans un mauvais dessin animé.
Après une ascension de plus en plus lente (pour justifier un peu ma lenteur, je rappelle tout de même qu'on porte des sacs a dos forcément un peu lourds), Guillaume finit par prendre mon sac en plus du sien pour m'aider à terminer. Vous ne viendrez pas dire qu'il n'est pas galant!
Ha! le lac Alak-Kol! quel bleuoyement glaciaire superbe! quels rocs abrupts tout autour! "comme dans les Alpes" dit Guillaume. Oui, bon, trop tard pour regretter d'être partis si loin.
On admire, le vent claquant nos anoraks et nos capuches. Puis il faut se rendre à l'évidence : on n'a pas encore trouvé où planter nos tentes, il faut entamer un tour du lac pour trouver un endroit moins exposé au vent. Ascension lente, encore, et puis on trouve un campement aux tentes vert foncé, toutes identiques et bien alignées. Un couple de jeunes Kyrgyzes, la vingtaine, tient ce "refuge". Flemme de monter notre propre campement, on loue une belle tente verte pour la nuit, on y tient a trois facilement. Il n'est pas tard, mais je suis exténuée. Guillaume nous prépare de délicieuses pâtes au poisson en boite (de Riga, parait-il) dans la tente-cuisine. J'essaye de prendre de la chaleur partout où je peux, au-dessus du gaz, dans mon bol, dans ma tasse de thé, mais impossible de me réchauffer. Le cœur, le muscle, me fait de plus en plus mal, je commence à m'inquiéter de cette douleur nouvelle. A ce stade, mieux vaut aller se rouler en boule dans son sac de couchage (après avoir pleuré un bon coup, on n'est pas de bois, hé), avec bonnet, pulls, pantalon et une espèce de bouillotte bricolée avec une bouteille. La neige se met à tomber doucement.

3ème jour :
Nuit difficile pour les trois aventuriers. Froid.
Au matin le soleil est là! Un ciel complètement dégagé nous remet l'envie de continuer au menu du jour. Porridge et tasse de thé de rigueur. Puis on salue nos hôtes sympathiques (il n'y a pas d'autre marcheur que nous) et entamons l'ascension du col à 3900. Mon cœur est presque complètement remis, et j'ai appris plus tard qu'il aurait fallut prendre une aspirine pour fluidifier le sang.
David est déjà devant, Guillaume et moi on reste lents, mais c'est parce qu'on admire le paysage qui évolue. Les pics à 5000 apparaissent l'un après l'autre, tous recouverts de neige. Quand même oui, ça valait la peine tous ces beaux cailloux. On arrive au col, et boum soudain affluence de randonneurs. D'où sortent-ils tous? Ça monte des deux versants, y'a même un cinglé (un Français) qui monte avec son vélo sur le dos. On prend une tasse de thé avec David (porteur officiel du thermos) pendant qu'un groupe de 5 jeunes gens Kyrgyzes relativement mal chaussés terminent de s'asseoir, un sac immense sur le dos de chacun d'entre eux. Je me dis : ha! enfin des touristes du coin. Erreur : ce sont les porteurs d'un groupe de Français. J'pensais pas que la randonnée pouvait se concevoir de cette façon : tu portes tout, je porte rien.
La descente est similaire à du patinage sur graviers, plus tu vas vite, plus t'es stable. S'ouvre devant nous une large vallée sèche, avec quelques petits cours d'eau au milieu. Bientôt des troupeaux de vaches et de chevaux inondent les pentes herbeuses, ils ont tous l'air parfaitement à leur place ici. Les difficultés sont loin derrière nous, c'est un plaisir de marcher, et de traverser la rivière à quatre pattes sur une grosse branche.
On sait ce qui nous attend au prochain campement : des sources d'eau chaude. Quand on y parvient enfin, après s'être légèrement égarés, tous les randonneurs arrivent à nouveau comme par magie tous en même temps. Guillaume va demander aux habitants d'une des maisons si l'on peut camper dans leur champ, et comme un Som et un Som (monnaie locale), la dame accepte de nous louer l'emplacement derrière leur maison. On se prépare une soupe de noodles à la mode Kyrgyze (avec du fromage fondu dedans), et enfin on plonge dans un délicieux bain chaud, après s'être lavés au préalable, comme ils font au Japon pour que le bain puisse servir à plusieurs personnes sans qu'il y ait de la vieille crasse flottant à la surface. Le soleil se couche et rosit la montagne du fond, nos joues rosissent de chaleur au même rythme.

4ème jour :
Il fait encore grand soleil ce matin, joie! On fait sécher les tentes (nuit fort humide, Guillaume a eu froid dans mon sac de couchage merdique). Il y a encore beaucoup de marche à faire, mais ce sera de la descente à petit dénivelé, sur piste. On croise plusieurs camionnettes Gaz, fabriquées en Russie sous la période Soviétique ; Guillaume et moi mourons d'envie d'en ramener une en France. Les visages des occupants sont variés, souriants pour certains, le teint pâle et proche du "je vais vomir" pour d'autres. Il y a aussi des cavaliers virils de temps à autre (ho les filles, vous devriez voir comme ils sont beaux!!). Nous dépassent encore les cinq porteurs Kyrgyzes, certains courent en tong, je n'essaye pas de comprendre. Vers la fin de la journée, on croise deux gars vraiment bien entamés niveau vodka, totalement décidés à gravir cet Everest.
Arrives à Aksu, on choppe une marchroutka qui nous ramène vite fait à Karakol, notre campement de départ. Je marche comme un cow boy pas descendu de sa monture depuis trois jours, mal aux cuisses, aux fesses, aux hanches (effet sac à dos). Une douche, et puis un ÉNORME repas de shashlik (brochettes d'agneau), salade, purée de patates et bière locale. Amen.